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Didier Lestrade | Génération sacrifiée, 20 ans après | Gilles Pialoux | Homosexualité | Pouvoir médical | Reda Sadki | Serge Hefez

Gilles Pialoux et le cancer gay

31 janvier 2012 (lemegalodon.net)

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Gilles Pialoux est à la peine dans sa tournée pour un livre que je ne lirais pas [1]. Ce livre est dénué de tout intérêt, car il porte des œillères qui entravent toute compréhension réelle de la diversité de l’histoire de l’épidémie. Ce qui m’intéresse chez Gilles, c’est la problématique suivante : comment un spécialiste du VIH qui a été marqué par la dure leçon d’humilité de son impuissance face à cette maladie incurable a tissé des liens affectifs doublés de liens idéologiques et politiques, pour les transformer en œillères.

C’était une des questions posées dans mon entretien avec Serge Hefez, un psychiatre dont j’apprécie beaucoup la franchise et la finesse, alors que je n’apprécie que très peu la psychiatrie.

En 1985, année qualifiée de « catastrophe », celui-ci est responsable d’une structure d’accueil pour toxicomanes, alors qu’il rejoint des militants homosexuels pour fonder l’association AIDES. Il est donc témoin du fait que l’épidémie en France frappe simultanément au moins trois populations (la troisième, ce sont des notables d’Afrique francophone qui viennent se soigner en France). Il raconte cette période comme la fin d’une « adolescence prolongée », une « transition absolument stupéfiante », car commence le sacrifice d’une génération.

Mais une différence qu’il qualifie lui-même d’« absolue » distingue les mourants. Les héroïnomanes sont ses patients. Les gays, eux, sont souvent ses amis, parfois ses intimes. Ce qui va déterminer le creusement des inégalités entre les populations touchées par le sida, ce sera précisément l’usage de ce capital social, sa confiscation par une frange réactionnaire du mouvement gay, et sa conjugaison avec une santé publique française plus respectueuse que jamais de l’ordre social dans le traitement des pathologies. Mitterrand a mis fin à la pénalisation de l’homosexualité, les gays sont majoritairement « blancs » et ceux qui détiennent les clés de la « communauté » sont issus des castes privilégiées.

Je n’irai pas plus loin dans l’analyse des dynamiques internes aux gays. Elles ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse, ce sont les conséquences des choix politiques qui en ont découlé, et en particulier leur impact sur les plus vulnérables dans l’épidémie, ceux qui, bien avant l’arrivée du sida, étaient déjà sacrifiés sur l’autel des inégalités de santé.

Il ne s’agit pas simplement d’inverser l’échelle de la souffrance, pour revendiquer la reconnaissance de celle d’une autre population. Il s’agit encore moins d’opposer homosexuels et hétérosexuels — ce serait simplement inverser la logique stupide et binaire de la frange réactionnaire que je dénonce. Une analyse « libératrice » de l’épidémie (c’est-à-dire, capable de mettre fin au sida) doit simultanément inverser et subvertir le modèle dominant, celui qu’on pourrait nommer « cancer gay ».

Gilles Pialoux est invité du Magazine de la santé, ce 30 janvier 2012 [2]. Pas étonnant, donc, que la présentatrice ouvre en déclarant : « Le cancer gay, c’est ainsi qu’on nommait le sida dans les journaux en 1981 ». Une maladie inconnue frappait des hommes homosexuels. On en avait déduit que leur maladie était une conséquence de leur sexualité. Une équation profondément discriminatoire, fidèle à l’histoire de la santé publique. Mais son évocation incantatoire, trente ans plus tard, témoigne aussi de la manière dont cette équation a été instrumentalisée et retournée pour ériger par la suite une histoire univoque, où la souffrance des gays légitimera une focalisation sur leurs seuls besoins au détriment des autres populations, et où les discriminations fondées sur la sexualité ont été érigées au-dessus et au-delà de toutes les autres discriminations, y compris celles fondées sur les classes sociales, les genres, ou les « races ».

« L’épidémie n’est pas du tout terminée », déclare Pialoux, elle « stagne » mais « progresse dans certaines populations, notamment chez les gays ». Quand l’eau stagne, elle ne bouge pas, et son volume reste constant. Pour une épidémie, on ne saurait donc parler de stagnation lorsqu’il y a 7 000 personnes en plus qui ont appris leur contamination en 2010. Et on ne peut pas non plus se contenter d’évoquer la dynamique des contaminations chez les gays alors qu’ils étaient 3 700 hétérosexuels à apprendre leur séropositivité cette année-là. D’autant plus que ces « hétérosexuels » se définissent tout autant par une relégation sociale souvent indissociable du fait de leur contamination.

On peut mieux comprendre l’intention d’une telle présentation lorsqu’on sait que Pialoux martèle que les gays sont la « priorité absolue » de la prévention. Sans jamais dire ce que deviennent les autres populations touchées lorsqu’on déclare absolue les besoins d’une seule.

C’est Michel Cymes, l’animateur, qui tente d’en savoir plus sur ces populations « secondaires » pour Pialoux : « Elle n’est pas cantonnée aux gays. Vous voyez, vous, à l’hôpital tous types de populations. Est-ce qu’il y a des nouvelles populations ? [...] Est-ce que vous voyez une nouvelle population que celle qu’on voyait, il y a 15-20 ans ? »

Pialoux choisira de ne pas répondre à la question. À la place, il invoquera ce qu’il qualifie de paradoxe : d’un côté « des jeunes qui ont des relations sexuelles avec des hommes » et de l’autre « des tableaux qui arrivent, par exemple à l’hôpital Tenon aux urgences, qui ressemblent au sida des années quatre-vingt [...] à un stade très tardif ».

Qui sont ces « tableaux » ? Pourquoi leur identité sociale n’est-elle pas évoquée ? N’ont-ils pas de visages ou d’histoires ?

Un peu plus tard dans l’entretien, il reviendra sur ce paradoxe :

Le paradoxe, c’est : plus vous sortez de la caricature qui est celle de la maladie, plus vous avez de mauvaises chances d’être dépistés. Donc si vous êtes mère de famille et que vous avez 65 ans et que vous avez pris un risque parce que "divorce" [sic]… la probabilité que vous soyez dépistée est proche de zéro, et on a besoin que tout le monde soit concerné par l’acceptation du test, mais aussi que tous, médecins, communautaires, acceptent d’augmenter la proposition de test.

C’est le seul moment de l’émission où Gilles évoquera une personne contaminée n’ayant pas le mérite de l’homosexualité. On n’en saura pas plus sur elle ou d’autres hommes et femmes à qui on pourrait difficilement reprocher de ne pas se sentir concernés, à l’écoute de ses propos. Ils ne sont pas prioritaires, après tout.

L’émission se doit de revenir à l’essentiel. La question suivante concerne la « cécité de la communauté gay ». Ce sera le moment choisi pour évoquer la « masse de souffrance » liée à cette épidémie (et, pour faire politiquement correcte, on évoque au détour d’une phrase la souffrance des pays du Sud, qui n’est dans cette vision des choses qu’une espèce de miroir déformant pour la souffrance prioritaire). On comprend qu’il s’agit d’évoquer la souffrance de cette seule communauté — une souffrance si douloureuse qu’on peut se permettre d’oublier celle des autres populations.

L’entretien se conclura par un plaidoyer en faveur d’une focalisation unique sur les gays : « On devrait remettre cette communauté au centre, telle qu’elle a été depuis le début ». La dynamique de l’épidémie chez les gays est terrible : la population qui a le plus bénéficié de l’action publique assiste à la transmission du virus de génération en génération. Plus qu’aucune autre population, les « leaders » de cette « communauté » ont eu les moyens de faire leurs propres choix et de faire entendre leurs points de vue dans l’épidémie. Comment alors expliquer leur impuissance face à la propagation du virus ?

Pour ma part, je soutiens qu’une action de santé publique qui ne défend pas équitablement toutes les populations touchées est vouée à l’échec. En s’interrogeant sur les œillères de Gilles Pialoux et de ceux avec qui il a choisi de s’allier pour falsifier l’histoire du sida, je comprends mieux les mécanismes que nous devons démonter pour en finir avec la construction sociale du « cancer gay », afin de réinventer une lutte capable d’en finir avec l’épidémie, sans oublier personne sur la route.

Reda Sadki

Notes

[1] Pour en savoir plus, lire Lettre à Gilles Pialoux, médecin allié à la frange la plus réactionnaire du mouvement gay.

[2] Il ne dira rien sur l’intérêt préventif du traitement non plus, un silence étonnant vu qu’il s’agit de la nouvelle la plus importante pour les séropositifs comme pour les séronégatifs depuis l’arrivée des trithérapies.