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Caritatif et contrôle social | Femmes séropositives | Julienne | Logement

Une femme séropositive de 54 ans interdite de sortie de son appartement de coordination thérapeutique

26 janvier 2012 (lemegalodon.net)

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Sandra : On va maintenant écouter Julienne qui est une maman camerounaise de 10 enfants, séropositive depuis 20 ans. Elle explique ses conditions de vie. Une association lui a trouvé un logement et pour y rester, elle doit suivre un règlement particulier. Ce qu’elle dit, c’est un peu confus mais c’est parce qu’elle a du mal à comprendre le fonctionnement de l’association. Elle est un peu dépassée par tout ça. Je vous propose d’écouter Julienne.

Le contrôle social des appartements de coordination thérapeutique n’est pas nouveau. Lire Appartements thérapeutiques : l’hébergement comme contrôle social.

Début du son.

Julienne : Je suis Julienne, je suis mère de 10 enfants, camerounaise. Je suis en France ça, fait… Je suis à ma deuxième année. Et je suis séropositive.

Sandra : Alors Julienne, on t’a déjà entendue à l’émission Survivre au sida. Aujourd’hui, tu voulais nous parler d’où tu habites. Est-ce que tu peux nous dire, non pas où précisément, mais comment ça se passe pour toi. Quelles démarches as-tu fait pour obtenir un logement et maintenant, comment se passe ta nouvelle vie dans ton nouveau logement ?

Julienne : Je suis arrivée à Paris, je ne savais pas. J’étais malade. En venant du Cameroun, je savais, que j’étais débutante d’un AVC [ndlr Accident Vasculaire Cérébrale], puisque j’avais toujours la tension, hypertension et tout. Subitement, ma maladie s’aggrave et on m’amène à l’hôpital. Comme c’était tellement difficile d’accepter, quand on m’a annoncé la nouvelle, je suis venue pour visiter ma fille et ses deux enfants et elle est dans une chambre. C’était difficile la cohabitation avec elle et ses deux enfants, avec ma maladie, c’était difficile. C’est l’hôpital qui m’a amenée vers les associations et ce sont ces associations qui m’amènent à trouver de quoi manger et de quoi m’habiller et de quoi me loger. J’ai commencé par Ikambéré et Basiliade et l’armée du salut. Maintenant je suis à Berlugane. C’est très difficile pour moi parce que je ne travaille pas, aucune ressource, tu n’es pas habituée, je ne suis plus jeune, je ne sais où commencer. Finalement, on m’a trouvé un accompagnement et cet accompagnement, c’est là qu’on m’a mis dans un ACT. [ndlr Appartement de Coordination Thérapeutique]. Un ACT à Berlugane. Jusque-là, c’est très difficile. Mais, je veux m’en sortir puisque si je veux sortir de ma maladie, faut passer par là. C’est difficile pour moi.

Sandra : Qu’est-ce qui est difficile pour toi ? Puisque tu me dis que maintenant tu as un logement, mais je ne comprends pas, qu’est-ce qui est difficile ? Tu n’es pas contente d’avoir ce logement ?

Julienne : Comme je ne suis pas habituée à des pareilles situations. D’abord ma maladie et le climat avec… c’est-à-dire tout ce que les gens peuvent, je ne sais pas, je ne peux pas bien déterminer ce que les gens font. Je suis à 600 euros. Tout ça c’est pour me faire sortir, que je me sente finalement un peu à l’aise. Finalement…

Sandra : 600 euros, ils viennent d’où ?

Julienne : 600 euros, ça vient d’un accompagnement. Une association m’a trouvé un petit travail. Ce n’est même pas un travail, c’est un passage. Et finalement, quand je suis dans un ACT du nom de Berlugane, on coupe mon salaire en deux. Là, je ne sais plus quoi faire. Bref, ça m’a dépassée. Bien sûr, je suis dans une chambre, on va me trouver un autre logement. On me suit. C’est bien beau, mais je suis là.

Sandra : Alors, donc on te coupe ton salaire en deux mais est-ce que ce n’est pas normal que l’association te prenne la moitié de ton salaire. Donc c’est pour payer en fait ta chambre je suppose ? Ce que tu manges, ce que tu fais ou est-ce qu’il y a d’autres choses qui t’embêtent ? Tu parles d’un climat difficile. Est-ce que tu peux être plus précise ? Comment ça se passe les relations avec les autres membres de l’association ?

Julienne : La relation dans l’association, la cohabitation est très difficile. C’est la maladie qui nous unit. Nous sommes différentes tribus, c’est-à-dire comme les doigts de la main. Les 311 euros qu’on prend, on dit que c’est pour l’hébergement, c’est-à-dire l’électricité, l’eau et tout est là-dedans et pour moi, je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi dire puisque ça ne s’explique pas. Moi je ne comprends rien puisque je ne suis pas habituée à ça. De l’autre côté on t’aide, de l’autre côté on vient tout prendre. Mais finalement, on m’a quand même trouvé un autre logement qu’ils vont commencer à prendre avec 125 euros. Là moi je ne connais rien, je ne comprends rien. Ma tête tourne à vide en rond là-dessus.

Sandra : Est-ce que tu as des obligations envers ceux qui te logent ? Où es-tu libre de faire tout ce que tu veux ? Tu m’as dit que tu as un travail. Comment se passent tes journées ? Tu te lèves, tu vas au travail, tu es libre de faire tout ce que tu veux ?

Julienne : Non, tu n’es pas libre de faire tout ce que tu veux. Tu es à peu près comme en prison, soit disant qu’on t’apprend comment faire les choses. Tu es là comme si tu étais en prison. La police est derrière toi. Tu ne peux pas sortir comme tu veux. Tu ne peux pas préparer ce que tu veux. Tu fais les sorties à leur demande. D’un côté je t’ai bien dit que moi, je n’arrive pas à comprendre. Je supporte seulement parce que je sais que je suis de passage.

Sandra : A la Maison des familles, tu nous parlais d’une situation. Une fois tu es venue à l’Assemblée des familles qui se déroule tous les mardis soirs au local du Comité des familles. Ca se passe de 19h à 21h. Et en fait, tu avais un problème. C’est l’assistante sociale de l’association qui a cherché à t’appeler parce que, en gros, tu n’avais pas le droit d’y aller, tu l’avais prévenue. Est-ce que tu peux expliquer aux auditeurs cette histoire ?

Julienne : Ils ont des règles. C’est un règlement intérieur. À partir de 20h, tu ne dois pas être dehors. Mais, comme moi j’avais déjà pris les engagements avec le Comité des familles, je ne pouvais pas m’absenter à mes engagements puisque le Comité des familles c’est une association que je trouve convivial. Je trouve ma place dans le Comité des familles. Ce qui fait que, quand moi je sors, je leur dis que je vais là-bas, et ils veulent seulement que j’aille, que je rentre vite et que si nous avons une réunion qui me maintient, je ne peux pas rentrer. Je vous ai bien dit que je m’en vais dans la réunion, et ça s’arrête là. Je ne dois pas expliquer ce que je vais faire là-bas. Quand tu es membre d’une association, tu ne dois pas dire les autres choses d’une association à une autre. C’est tout.

Sandra : Donc là tu te retrouves, à 54 ans, à dire à chaque fois quand tu sors. Donc il faut que tu demandes la permission ?

Julienne : Bien sûr. Faut dire là où tu veux. On a déjà eu beaucoup à discuter sur ça. Ils disent que si quelque chose m’arrive, ils sont responsables parce que je suis dans leur camp. Bon, si je sors je dois alors dire au revoir et c’est tout ça. Je leur ai déjà dit, je vous ai déjà donné mon planning, et ça s’arrête là. Je n’ai jamais été en prison dans ma vie et je n’aime pas être prisonnière. Quand je suis dans un ACT, mais je trouve que c’est normal parce que je suis malade, il faut des conditions pour que je sorte de là où je suis, il faut passer dans leurs règles pour que je sois sous un toit, il faut respecter leurs règles, leur règlement. J’accepte ça en attendant que je trouve mon local pour être libre, pour gagner ma liberté. Là, je ne peux pas juger du bien ou du mal. C’est leur façon de faire et c’est moi-même qui ai accepté. Si je veux rester sous un toit, je dois passer par là. Et je sais que je vais m’en sortir.

Fin du son.

Sandra : C’était Julienne qui a expliqué où elle vit, dans quel logement et à quelles règles elle doit se plier. Tina, est-ce que c’est exagéré ce qu’elle dit ? Elle dit qu’elle vit dans une prison. Est-ce que tu trouves que c’est exagéré ou trouves-tu ses propos justifiés ?

Tina : C’est vraiment la première fois aussi que j’entends que les règles sont aussi strictes et privatives de liberté pour les personnes. Je connais d’autres personnes qui sont dans des ACT. Il y a bien sûr des règles. Il ne faut pas ramener du monde à l’intérieur. C’est normal. Mais là, c’est vrai que, je trouve que c’est des règles qui vont à l’encontre du bien-être des personnes parce que, c’est important d’avoir un réseau social, d’avoir des activités. Très franchement, Julienne a l’air bloquée. Nous, on la connaissait avant d’être dans cet ACT. Elle était très active. Elle venait aux réunions. Elle était très impliquée. Maintenant, elle dit oui, je ne peux pas venir, ils ne veulent pas, ce n’est pas permis. Il y a aussi les repas. C’est très difficile de désister un repas. Ils obligent les personnes à participer au repas. Je trouve que, à 54 ans, même plus jeune, c’est vraiment un peu ridicule de traiter les gens un peu comme des enfants. C’est une personne responsable. Elle sait ce qu’elle fait. Elle a des engagements. Elle a des passions. Elle a des envies. Est-ce qu’on peut autant entrer dans la vie privée ? Le fait par exemple d’interdire la venue d’autres personnes à l’intérieur des ACT, ça, c’est compréhensible. Mais il y a d’autres choses sur lesquelles je ne suis pas d’accord. J’ai du mal à adhérer. Je pense qu’elle a certainement une vie amoureuse. Des passions, des activités. Il faut qu’elle les vive parce que, il ne faut justement pas, quand on est séropositif se couper du monde, rester cloîtrer chez soi. Je ne comprends pas la logique en fait là-dedans.

Ali : Moi, je trouve que sa situation elle est extrêmement délicate. C’est un fait. Mais, dans un premier temps je trouve que la comparaison avec la prison, là, il n’y a pas photo, c’est abusé. La prison c’est la privation totale de liberté. Mais, en même temps, c’est sa manière à elle de dire les choses. Au-delà de ça, comme disait Tina, les ACT, les appartements de coordination thérapeutiques, tu peux en avoir dans un immeuble. Par exemple, sur 20 - 30 appartements, il va y avoir 3 ou 4 appartements qui vont appartenir à des associations. Il y en a d’autres, c’est uniquement des appartements de coordination thérapeutiques. Au-delà du fait que maintenant, il y a de moins en moins d’hébergement d’urgence ou d’hébergement de ce type pour les personnes qui ont des problèmes financiers, médicaux et autres, il y a des règlements qui sont de plus en plus stricts. Par le passé malheureusement, ils ont fait le constat que, en donnant des appartements à certaines personnes, il y a eu trop d’exemples où il y a eu des dérapages. Malheureusement, même si la personne, en l’occurrence Julienne, elle, est sérieuse, ce n’est pas le cas de tout le monde. Il y a eu beaucoup de débordement où il y a eu beaucoup de va-et-vient dans ces appartements-là. Il y a eu des accidents, il y a eu des morts. Donc on lie le fait qu’il y ait de moins en moins d’argent consacré aux personnes en situation précaires et secundo, les règlements sont de plus en plus stricts au fil des années. Ca, je l’ai constaté depuis longtemps.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE