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Lettre à Gilles Pialoux, médecin allié à la frange la plus réactionnaire du mouvement gay

11 janvier 2012 (lemegalodon.net)

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Cher Gilles,

Je suis dans l’obligation de vous écrire à nouveau, car vos déclarations publiques concernant l’épidémiologie du VIH en France minorent la souffrance et stigmatisent les luttes des familles vivant avec le VIH.

Vous avez déclaré notamment :

Si l’épidémie stagne parmi les hétérosexuels, elle s’accélère et se rajeunit chez les homosexuels masculins : 2500 nouveaux séropositifs en 2010, avec une proportion de moins de 25 ans qui a augmenté de 7 à 14 % depuis 2003. « En 2010, dans la région Île-de-France, il y a eu 80 fois plus de contaminations chez les gays que chez les hétérosexuels », note Pialoux.

Cette déclaration a été largement reprise par les médias. Pourtant, elle est partielle et partiale, au mieux confuse, au pire mensongère.

Premièrement, dans une épidémie qui « stagne », on comprend qu’il y aurait moins ou plus du tout de nouveaux cas. Or, comme vous le savez, ils étaient 3700 hétérosexuels à avoir appris leur contamination en 2010.

Deuxièmement, il n’est pas précisé que le « 80 fois plus » se réfère à la prévalence au sein de la population homosexuelle. Ce calcul de prévalence est basé sur une estimation invérifiable de la population homosexuelle. Si on compare les nombres de personnes qui vivent avec le VIH ou qui ont découvert leur séropositivité, il y a, en 2010, 3700 hétéros et 2500 homos contaminés.

Bien sûr, la prévalence est pertinente pour la prévention : le risque d’un acte sexuel sans protection (traitement ou préservatif) est bien plus élevé en milieu homosexuel. Mais vous savez qu’en terme de besoin de soutien, de prise en charge et de moyens qui y seront consacrés, vos déclarations sont catastrophiques car elles légitiment les politiques publiques qui ignorent et marginalisent les besoins des autres populations — alors même que celles-ci n’ont justement pas les ressources matérielles (précarité) et politiques (marginalisation, statut d’étranger, etc.) des homos. Ne pas distinguer entre la prévalence et le nombre de personnes qui vivent avec le VIH revient à semer la confusion. Les besoins des 3700 personnes contaminées en 2010 qui ont le tort de ne pas être homosexuelles ne sont pourtant pas moindres — ni moins importants — que ceux de 2500 homosexuels contaminés.

Je sais que certaines de vos amitiés et même, semble-t-il, une certaine allégeance, se trouvent dans la frange la plus réactionnaire de la communauté homosexuelle, c’est-à-dire celle qui considère que la souffrance des homosexuels face au sida passe avant celle des autres populations, et que l’épidémie ne se lit, ne se comprend et ne se fait qu’à travers cette expérience, à l’exclusion des autres. Vos amitiés sont votre choix, vos allégeances aussi. Par contre, l’orientation de vos déclarations publiques en tant que médecin est dommageable pour nous tous.

Ces déclarations sont d’autant plus incompréhensibles que dans votre consultation à l’hôpital public, vous êtes dans l’obligation de recevoir tous les patients sans distinction. Elles suscitent même une interrogation inquiétante, qui me choque profondément car j’ai toujours cru en votre intégrité de soignant depuis longtemps investi dans la lutte contre le VIH : appliquez-vous la même attention à chaque patient « non-prioritaire », sans privilégier la seule population qui est pour vous la priorité absolue ?

Je ne suis pas suffisamment naïf pour imaginer qu’avec ce courrier, vous prendrez subitement consciences des dégâts occasionnés par vos déclarations qui, pour accentuer « l’urgence absolue » qui concernerait une seule population, minimisent et marginalisent toutes les autres. En santé publique française, il est de tradition de respecter l’ordre social, et ceux qui détiennent le pouvoir social et matériel comptent plus que les autres. Vous faites donc honneur, non seulement à vos amis sectaires, mais également à cette tradition.

Je ne demande pas mieux que d’avoir tort. Voilà pourquoi je scruterais vos prochaines interventions publiques, en espérant qu’elles donneront une appréciation plus juste de la diversité de l’épidémie et de la nécessité de lutter équitablement pour défendre toutes les populations équitablement. Je répète sciemment ce mot : équitablement. Réduire les inégalités de santé entre populations touchées par le virus du sida ou creuser ce gouffre, il faut choisir.

Je fais donc confiance à votre intelligence pour, d’ici la prochaine Journée mondiale contre le sida, faire une présentation plus juste des données épidémiologiques.

Malgré la négation non seulement de nos besoins mais de notre existence, nous continuerons à lutter pour survivre au sida.

Reda Sadki

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